Le désir, la crise et la vie : une question au baccalauréat ?

Le désir est le moteur de la vie. Puisque le bac approche, demandez aux philosophes : de Platon (Eros, le désir amoureux, est fils de Poros, «Expédient», lui qui trouve des ressources, et de Penia, elle synonyme de «Pauvreté») à Hegel (le rôle de la Begierde dans la phénoménologie de l’esprit) en France, de Descartes (qui en fait une des six passions élémentaires dans son Traité des passions) à l’élan vital de Bergson, et jusqu’à nous Le désir fait vivre ; son épuisement éteint la vie. La crise donnerait-elle à lire un grand symbole de fatigue ?
Pourtant, certains conservent toute leur activité : la cupidité se porte au mieux et les traders reprennent du poil de la bête, dit-on. Qui niera que, pour les manifestants, la lettre «G» d’acronymes mondialement connus tels GM ou AIG (les compagnies qui les licencient) ne corresponde pour eux à Greed («cupidité»), et qu’ils n’aient des raisons de le voir ainsi ? Mais la cupiditas latine n’est pas le désir : c’est son obsession maladive et indécente, ou encore, par analogie, ce que la pornographie est à l’eros. Or, comme l’érotisme bon marché se répand partout et rend insensible au désir pour effacer l’amour (qui vit des obstacles qu’on lui oppose), la multiplication des biens de consommation fait que plus rien n’a de «vrai» prix
Puisqu’il faut que tout se vende, il faut des acheteurs Or la crise du type déflationniste que nous vivons consiste précisément en leur absence : indice des prix globalement invariant en 2008 dans l’Union européenne, quel signe plus sûr que la «légère reprise de la consommation» dont les media font des échos (re)commandés est illusoire ? D’aucuns demandent si «le capitalisme était une bonne idée ?» : ils oublient qu’un système économique n’est pas une «idée» (à la rigueur un idéal aux yeux de certains, et encore, c’est discutable). Personne ne guide l’évolution d’un système de relations qui résulte des mille vicissitudes d’actions individuelles enchevêtrées : le désir a pour nature d’y être éparpillé.
Poursuivons : la survie des ménages est aujourd’hui à l’encan. Certains chiffres donnent un taux de surendettement en hausse de 8 % en un an, un endettement total des ménages atteignant 985 milliards en 2008. Pour beaucoup, il s’agit de ménages dont le désir de biens à consommer immédiatement (électroménager, véhicule, logement) fut plus fort que la raison. Mais les pousse-au-crime de la grande distribution ont pu les aider à perdre cette mesure qui caractérise le «bon père de famille». Une vie pleine de désirs à combler et vidée du désir de la vie même, continuellement frustrée, voilà un mode analogue à la frustration que suscite cet amour qu’on vend. Cette vie-là est à l’encan. Car, avant de recommencer quoi que ce soit, il faut payer et on doit vendre  pour survivre, sans plus vivre.
Mais si personne ne se présentait pour acheter? Les appareils ne vaudraient presque plus rien : le prix des voitures et des logements semble baisser… Quant aux crédits, leur rachat ferait figure de «bonne action». Sauf que là encore, ce n’est pas la bonté qui est en cause, mais le désir de rétablir ses affaires, de tenter de gérer les désirs à venir. Prendre conseil pour se prendre en main, et pas pour laisser son patrimoine en d’autres mains ! Voilà la devise quand on sauve ce qui peut l’être. Comment dire à qui s’est montré influençable que c’est en lui qu’il trouvera ses ressources, sans culpabiliser, en s’armant de sagesse ? Il faut prendre des décisions, revendre ses crédits, et contrôler le désir qui renaît. Pas pour l’étouffer, mais pour le guider, car il est force de vie, comme le crédit, mais s’il est maîtrisé : comme le char auquel Platon compare l’âme, il lui faut un conducteur avisé, plein d’expédient et de ressources et engendré par la sagesse reçue de la pauvreté.

Le saprophyte du crédit.